La vie d'Adèle a, bien avant sa sortie, fait couler beaucoup d'encre et de larmes.
Retour sur le parcours de la Palme d'Or 2013.
Cannes, 26 mai 2013. La Palme d'or est attribuée à la vie d'Adèle et récompense...non pas une mais 3 personnes: Abdellatif Kechiche, le réalisateur et Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, ses deux actrices principales.
La nouvelle fait mouche: non seulement c'est une première de remettre la Palme à plusieurs personnes en même temps, mais en plus pour un film apparamment transgressif qui parle de l'homosexualité entre femmes, sur fond de réformes pour le mariage gay.
Quelques jours plus tard commencent les interviews dans la presse, qui alimentent la polémique autour du film: les conditions de travail imposées par Kechiche auraient été extrêmement tendues, à cause d'un réalisateur dont le perfectionnisme frisait l'autisme. Et des actrices poussées à bout, avec des scènes refaites des dizaines de fois.
Viennent alors les règlements de compte par médias interposés, Léa Seydoux affirmant que malgré cette expérience unique elle ne serait pas prête à retourner avec ce réalisateur. Ce dernier rispote alors que cette réaction n'aurait pas eu lieu si Léa Seydoux n'était pas "née dans le coton" (le grand-père de l'actrice est le président de Pathé).
Bref... La question qu'on se pose est la suivante: le film est-il à la hauteur de toutes ces controverses?
Revenons à l'origine du film. La vie d'Adèle est une adaptation de la bande dessinée de Julie Maroh Le bleu est une couleur chaude. C'est l'histoire d'une adolescente (Clémentine dans la BD, Adèle dans le film jouée par Adèle Exarchopoulos), qui, en proie à des doutes sur sa sexualité rencontre une fille aux cheveux bleus (Emma, Léa Saydoux). Cette rencontre va bouleverser la vie d'Adèle. Pas seulement à cause de l'histoire d'amour homosexuelle, mais surtout parce qu'avec Emma ça sera l'Histoire d'amour, avec un grand H. Celle qui construit, qui déconstruit, qui détruit, qui incarne, qui désincarne. Celle qui laisse des traces et qui fait avancer une fois qu'elle ne fait plus reculer.
Alors oui, c'est une histoire entre deux filles. Oui, les scènes de sexe sont longues, intenses et crues. Mais seuls les sots peuvent s'y méprendre. Le thème de l'homosexualité n'est absolument pas central. C'est avant tout une histoire d'amour, qu'on pourrait transposer entre un homme et une femme, ou entre deux hommes; et à n'importe quelle génération. C'est une histoire universelle et intemporelle.
C'est l'histoire d'un pygmalion (Emma) qui ouvre sa muse (Adèle) à la vie.
A l'esprit: elle lui apprend Sartre, et la philosophie; Klimt et la peinture.
A la chair: le goût de la nourriture, des consistances (les huîtres et la moule), et évidemment le goût du sexe. En y regardant de plus près, en aucun cas les scènes de sexe ne prennent le dessus sur les scène de repas. Tout est focalisé sur la bouche d'Adèle.
Adèle est une éponge, une femme en devenir. Alors qu'Emma est déjà construite. C'est là que le bas blesse: Adèle n'est pas dans la réalité de l'histoire, elle est dans la passion. Alors qu'Emma, plus "détachée", a du mal à supporter le pragmatisme d'Adèle, qu'elle associe à une manque d'ambition. Adèle rêve d'être institutrice et de faire à manger, Emma rêve pour elle d'un brillant avenir d'écrivain.
La suite est donc écrite: c'est la rupture. Insurmontable pour l'une, obligatoire pour l'autre. Mais on sait qu'Adèle va s'en sortir, et mieux que quiconque parce qu'elle est maintenant à la fois ouverte à elle-même et aux autres.
L'histoire est servie par deux actrices au jeu à la foix exceptionnel et plein de grâce et de nuances, dont l'alchimie à l'écran va, on s'en doute de pair avec une réelle connexion hors scène.
On assiste à la confirmation du grand talent de Léa Seydoux, qu'on avait pu admirer dans La Belle Personne, Belle épine ou les Adieux à la Reine. Et sur qui les réalisateurs américains ont également parié: Ridley Scott pour Robin des bois, Woody Allen pour Midnight in Paris.
Et à la révélation du talent d'Adèle Exarchopoulos, diamant brut, toute en intensité et en subtilité. A la manière de Sara Forestier dans l'Esquive ou Afsia Herzi dans La Graine et le Mulet, Kechiche a su reconnaître le talent et l'amener au plus haut.
On peut simplement reprocher au film quelques longueurs, qui n'en seront pas pour ceux qui pénètreront complètement dans la vie d'Adèle.
Alors oui, bien sûr qu'il faut aller voir la vie d'Adèle, au delà de la polémique, parce que c'est un roman cinématographique, parce que c'est une histoire d'amour dans laquelle chacun se retrouvera, parce que le film est servis par deux magnifiques actrices, parce qu'on assiste à la naissance d'une future grande actrice, parce que Kechiche a l'art du détail et de la suggestion, parce que le film nous met sur la voie sans nous en dire trop, parce que vous ne ressortirez pas de la salle pareil que comme vous y êtes entrés, et qu'après tout, le cinéma, c'est ça non?